Des milliers de sphères, « l'univers » de Monique Wittig

Catherine Écarnot

 

 

Le cercle, sans début et sans fin, la sphère toujours susceptible de représenter le monde, trouvent une place privilégiée dans une œuvre qui s'efforce pour universaliser le point de vue lesbien, d'échapper aux modèles symétriques de représentation. Les figures circulaires hantent les textes de Wittig. Elles apparaissent d'une façon immédiatement évidente dans le titre du premier livre qui comporte trois fois la lettre O, dans Les Guérillères puisqu'un grand cercle est tracé sur trois des pages du livre. La lettre cercle, présente dans le nom que se choisit Catherine Legrand, dans le pronom indéfini qui la désigne, est à l'initiale de tous les noms d'armées des Guérillères : « Les Ophidiennes les Odonates les Oogones les Odoacres les Olynthiennes les Oolithes les Omphales celles d'Ormur... » (G:149). Elle entraîne la transformation de certains noms, Alexandra Kollontaï devient Ollontaï (G:208), la déesse Hathor, Othar : « Tu t'avances avec le disque du soleil sur la tête comme Othar au visage doré qui représente l'amour et la mort » (G:183). La voyelle O est modulée avec insistance par une sirène au corps vert (G:16) et par une  âme de l'enfer de Virgile, non qui répète le nom de Sappho :

Elles restent sourdes à mes exhortations sauf une qui pousse un grand hululement en écorchant le nom de notre grand prédécesseur dans un glapissement tenu sur le O. (VN:16)

Sphères et cycles caractérisent l'espace où évoluent non seulement «Wittig », conduite à travers les cercles de l'enfer, mais aussi les amantes du Corps lesbien séjournant en des îles que la mer entoure, en des villes aux places circulaires (CL:116) , cernées par des labyrinthes (CL:83) , mais aussi les Guérillères qui parfois « se tiennent au dessus des remparts […] sur tout le tour de la ville. » (G:143)

Ce cadre spatial de forme circulaire s'emplit d’objets ronds : les amazones du Brouillon fabriquent des ballons de toutes les couleurs (B:37), elles disposent « des œufs à paresse » dans les places où elles habitent (B:186) ou, comme les Guérillères, elles se roulent dans un sac de fourrure pour dormir (B:117). L'une des armes des Guérillères est une sphère (G:155), l'autre, l'ospah, est un cercle, leurs boucliers sont circulaires tout comme les cerceaux qui colorent le paysage tant des amantes du Brouillon que des Guérillères, tout comme les yeux et la bouche de  « ma mère de l'enfant Jésus », arrondis par  l'admiration :

Ma mère de l'enfant Jésus quand elle lit tout haut quelque chose qui lui plaît s'arrête pour faire une espèce de rond avec la bouche un o en silence et il y a dans chacun de ses yeux un rond tout pareil...  (O:163).

Les mouvements tant des personnages que des objets sont également cycliques, l'ospah tourne comme les ailes des moulins à vent dans Le Voyage sans fin, comme les girouettes multicolores que les Guérillères ont disposé sur une colline (G:93), comme les cils gigantesques de l'amante :

« les mouvements s'effectuent par rotations en hélice, j/e ne suis touchée que cycliquement » (CL:43). Les amantes tournent, emportées dans « un gigantesque tourbillon » (CL:42) ; « les déambulations [des Guérillères] sont cycliques et circulaires », il faut pour danser avec « la belliqueuse Minerve », qu'elles « boug[ent] en rond » et se tiennent les unes les autres par la main (G:141), qu'elles fassent la ronde comme les déesses (CL:72).

Les amantes du Brouillon ou du Corps lesbien font cercle autour des jongleuses du groupe numéro sept, les Guérillères, dès le premier fragment entourent une de leurs compagnes :

« Certaines font cercle autour d'elle pour regarder les nymphes chasser l'urine » (G:9), les clientes hostiles de la laverie tournent autour de «Wittig » (VN:16).

Les habitantes des îles forment de grands cercles sur la plage, les soirs de fêtes et les âmes insoumises de l'enfer invitent «Wittig » et Manastabal à entrer dans leur cercle.           

Le temps lui-même, perdant le fil, s'enroule, se courbe, devient spirale. Dans Les Guérillères,  les rares indications temporelles, qui sont plutôt des ornements que des indices de la progression narrative, font cependant toujours allusion aux cycles solaire ou lunaire. De la même façon, dans Le Corps lesbien, le temps est une fois mesuré par rapport au cycle de la lune : « Au premier croissant de la lune montante, elles font une fête » (CL:90.), une autre fois par rapport aux cycles menstruel et mensuel :

Tu es parmi celles qui sont fêtées le dernier jour du mois le vingt-huitième, celles dont les menstrues coïncident avec cette date. (CL:60)

Chaque mois devient alors une boucle à laquelle une seconde boucle succède, presque identique, répétant les étapes du cycle menstruel.

Ce temps, qui s'enroule sur lui-même, est sans début et sans fin. Le Brouillon pose, en exergue, l'impossibilité de figer le départ, de départager le début de la fin - « Au commencement, s'il y a jamais eu un commencement » (B7). Il n'y a pas de début, c'est-à-dire pas de fin : le voyage de Quichotte est « sans fin », le « sujet très peu déterminé » de « Un moie est apparue... », est « née dans la lacune sans fin »[1] les amazones enfin ne meurent plus :

Depuis le jour où les peuples d'amantes ont renoncé à l'idée qu'il était absolument indispensable de mourir, plus personne ne le fait. (B:174)

La fin des Guérillères dont la dernière partie est  première chronologiquement, renvoie au début, l'histoire forme une boucle. Tel est également le cas du Voyage sans fin qui s'achève sur la représentation de Quichotte et Panza opérant en sens opposé, les mêmes gestes et déplacements que dans la seconde scène. Tel semble être encore le cas d' « Une Partie de campagne » dont les dernières lignes évoquent une jeune femme cherchant dans le ciel une présence :

Une ombre passe sur le carrelage de la salle de bains. Elle regarde par la fenêtre. Le ciel est vide[2]

et les premières lignes, des oiseaux aperçus dans le ciel :

   Elle désigne du doigt un point dans le ciel. Qu'est-ce qu'elle dit ? Elle dit que ce qu'on a pris pour un vol d'hirondelles est en réalité un vol d'oies sauvages... [3]

L'histoire recommence infiniment, si bien qu' « il n'y a pas de futur [qu'] il n'y a pas de passé » (G:40) et que des ruines d'un temps qui n'est plus écoulement, naissent la conviction que « tout geste est renversement » (G:7 et 205) et l'utopie du Brouillon, de cette « histoire des amantes » qui renaît  de ses cendres, après le chaos. L'histoire des amantes se  répète :

on peut s'attendre à voir la même histoire se répéter... (B:64),

et bat en brèche toute chronologie puisque c'est aux amazones de « l'âge de gloire », de l'époque contemporaine, qu'il appartient de créer le passé, d'inventer leur âge d'or. 

La composition du poème en majuscules des Guérillères est également cyclique : à la dernière page les mots : « LACUNES », « GESTE », « RENVERSEMENT », déjà inscrits au début du livre, réapparaissent. De même, l'énumération des parties du corps dans Le Corps lesbien, commence et s'achève par les mots du titre. Écriture et lecture se déploient en un mouvement circulaire, le cercle est selon l'expression de Wittig le « modus operandi » du texte, sa façon de fonctionner :

Il faut donc aussi lire le livre à l'envers, d'où l'importance du cercle comme modus operandi  ( il tourne sur lui-même pour rejoindre le début du texte.) [4]

  Ainsi les Guérillères se laissent-elles guider dans leurs lectures par les symboles qui leur sont chers, le cycle, le zéro, l'anneau vulvaire :

   Elles disent que cette série de symboles [circulaires] leur a donné un fil conducteur pour lire un ensemble de légendes qu'elles ont trouvées dans la bibliothèque.  (G:61)

      Le cercle, un symbole féminin

Du cercle, alternative à l'ordre phallique, dont la ligne serait l'emblème, les Guérillères font le symbole du sexe féminin,  « sexe qui flamboie, le cercle est ton symbole » (G:73). Pendant la phase narcissique de leur geste, que raconte la première partie du livre, les Guérillères, qui exaltent ce qui les différencie de leurs ennemis et magnifient leurs vulves, se réfèrent à un cercle qui unit le sexe féminin à  la lettre O comme au chiffre 0 :

Elles disent que de son chant on entend qu'un O continu. C'est ce qui fait que ce chant évoque pour elles, comme tout ce qui rappelle le O, le zéro ou le cercle, l'anneau vulvaire. (G:16)

L'emblème de « la grande Amaterasu », « la déesse du soleil » est un cercle, « symbole de l'anneau vulvaire » (G:35), et son arme un « miroir circulaire » (G:37). La vulve est  volute, ovale, bague, oursin…(G:66)

Le cercle donc, dans cette première partie des Guérillères se transmue en emblème de la féminité, de la génitalité, triomphant de l'ordre phallique. Ces O répétés d'un texte à l'autre, ces cercles qui alternent avec les fragments narratifs, intègrent une part de ce qu’Alice Jardine a appelé Gynésis[5], valorisation d’un féminin qui serait l’unique alternative à l’ordre phallique.

 L'Ospah, l'arme des Guérillères, n'est visible que lorsque, mise en mouvement, elle isole dans l'infini une part de néant qu'elle rend presque visible :

l'ospah est invisible tant qu'elle n'entre pas en action. Quand elle est maniée au cours du combat elle se matérialise en un cercle vert... (G:149)

Donnant forme au vide, annulant le sens linéaire, les cercles dans Les Guérillères, opposent au Verbe leur immanence, au caractère successif de la parole, leur spatialité muette. Ils sont présence de l'absence, signe ajouté, « jamais ça », « au-delà ». 

C'est à partir de ce cercle,  qui apparaît un moment comme principe féminin, que les discours psychanalytique et féministe sont absorbés, tenus à distance du héros elles et raillés. La réduction de la lettre O à sa forme circulaire, par exemple, la maintient à l'extérieur du système linguistique, entrave son fonctionnement en tant que phonème participant au sens, et dans le même temps lui confère, à cette lettre soleil, vulve, miroir, une multitude de signifiés, un supplément de signifiance. De même les trois cercles, doublement liés à la lacune parce qu'ils sont muets et s'inscrivent sur des pages blanches, apparaissent-ils comme un supplément, une sorte de paratexte, un hors-texte qui pourtant ordonne l'ensemble du livre en délimitant les trois étapes de la geste des Guérillères. Ils ont à voir, ces cercles, cette lettre,  à la fois avec « rien et avec l'éternité », c'est-à-dire avec « le double statut de la femme dans le monde occidental »[6]. Il a à voir, ce « cercle parfait » qui emprisonne (G:164), avec le renversement du mythe de la Femme.

La première phase de la réflexion des Guérillères n'est qu'une étape, nous le savons, étape bientôt jugée obsolète. Dans la deuxième partie du livre, qui est la dernière chronologiquement, elles abandonnent « les symboles qui dans les premiers temps leur ont été nécessaires », refus de la valorisation du génital d’ailleurs amorcé dès la première partie :

Elles disent que les références à Amaterasu ou à Cihuacoatl ne sont plus de mise. Elles disent qu'elles n'ont pas besoin des symboles ou des mythes. (G:38)

Refus de la sexuation qui s'inscrit dans l'évocation même des thèmes féminins sous laquelle l'ironie perce. Comment comprendre sinon comme une raillerie, l'invention de cette coupe du Graal contenant le sang des menstrues de l'Amazone Oreithyia  (B:113) ? Ou encore le geste par lequel les Guérillères signalent une défaite ou une victoire, geste qui condense le signe féministe représentant la vulve, et le pouce levé ou abaissé des Romains (G:176) ? Moquerie dont la cible est la valorisation du féminin :

La moquerie n'est qu'un moyen de remettre en question les modes de représentation fondés sur un simple renversement, qui valorisent la génitalité féminine et lui accordent une valeur sentimentale. [7]

Ainsi, sphères et cercles, portent-ils jusque dans le texte de fiction qu'est Les Guérillères, le discours de la différence sexuelle, le débat de la féminitude. La circularité est la trace de « la-femme », mais la figure aussi qui exclut la dichotomie et partant la sexuation. Quand c'est le corps qui devient sphère, quand  la rotondité des Corps privés de jambes les livre impuissants à la cruauté de leurs maîtres[8], quand les mères, absorbées par le spectacle de leurs ventres qui s'arrondissent[9], s'anéantissent, extatiques, désormais immobiles, et trahissent leurs sœurs et amantes, le cercle apparaît bien alors comme l'emblème du féminin tel que le définit Wittig, leurre, enfermement, aliénation, renoncement à la position de sujet. Le miroir circulaire, arme redoutable, attribut d'Amaterasu, se fait piège, il devient noir et glacé, « surface lisse et brillante », il transforme les Guérillères en « moutons noirs » qui ne peuvent pas même bêler, ballottés les uns contre les autres, subjugués par « la musique de XX », ne pouvant ni s'arrêter ni progresser. Le continent noir n'est pas une terre, mais un reflet qui pétrifie :

Elles vont ou elles viennent enfermées dans quelque chose d'étincelant et de noir. Le silence est total. […] Elles sont prisonnières du miroir. (G:40)

Le cycle devient répétition stérile, aux yeux de l'héroïne de Virgile, non qui s'inquiète de « tourner en rond » et affirme que « le plus court chemin est la ligne droite. » (VN:136). La narratrice de « Paris-la-politique », quant à elle, est aussi sévère à l'égard des adeptes de la « mise en boule » que des partisanes de « la ligne » :

Elles en sont à enjoindre toute une chacune de se mettre en boule sans tarder au nom de l'état idéal du corps dont toutes les grandes formes montrent une tendance à l'enroulement […] On ne peut pas dire que c'est confortable mais puisque c'est l'état idéal personne ne bronche.[10]

En tant qu'emblème du féminin, le cercle se dissout. Un passage de la fin des Guérillères, montrent la victoire des « vases » et des « potiches » qui perdent leur rotondité : « N'est-ce pas magnifique en vérité ? Les vases sont debout, les potiches ont attrapé des jambes » (G:206). Ailleurs, l'anneau vulvaire s'ouvre, figuré par un fer à cheval (G:61) plutôt qu'un cercle achevé.

Namascar Shaktini remarque que les références au cycle lunaire, dans Le Corps lesbien et dans Les Guérillères, substituent à la mesure chrétienne -et Copernicienne- du temps, à la fois linéaire et dichotomisantes, le système ptolémaïque réglé sur la lune, plus ancien et plus lié au temps cyclique des femmes[11]. Mais comme toujours chez Wittig, il y a brouillage : les rares allusions aux cycles journalier ou lunaire ne vont pas jusqu’à donner un cadre au récit. La geste des Guérillères et des amantes n'admet aucune mesure temporelle, fût-elle cyclique. La succession chronologique est brisée par d'autres procédés, qui ne relèvent pas d'une conception cyclique du temps, notamment l'itératif et les références à un passé virtuel, qui introduisent dans le temps cyclique, le temps brisé de la narration,  qui pulvérisent tout système, qui sèment le désordre, qui brisent le cercle et dissolvent les sphères.

Bientôt, l'île se laisse absorber par l'immensité marine, la terre par l'infini céleste : « île mer terre ciel confondus » (CL:7). Les formes sphériques circulaires sont mobiles et multiples à la fois dans leur forme et leur sens. Chacun des trois cercles inscrits, dans Les Guérillères, sur une page blanche a, selon Wittig, une signification particulière :

Le premier cercle correspond à l'émergence hors du labyrinthe, de la vieille culture; le deuxième donne la façon de fonctionner du texte; le troisième est celui de la geste, du renversement, du poème épique.[12]

      Les cercles du désordre

On conçoit bien que les figures circulaires ne seraient pas aussi nombreuses dans l'œuvre de Wittig si le cercle ne représentait que le féminin. La rotondité est aussi de façon contradictoire signe de l'absence de différenciation sexuelle. Parce qu'elle représente rien, zéro, et la terre, et qu'elle est sans commencement et sans fin : « animal sans tête et sans queue qui ressemble à une toupie »(G:79), elle transcende le principe binaire qui fonde le langage comme la sexuation.

Le cercle, c'est le Zéro auquel les Guérillères font souvent allusion. Doublement liée par sa forme et parce qu'il évoque le chiffre de la nullité, au thème du manque, du néant, la figure cyclique permet de signifier le défaut d'histoire dont les femmes pâtissent, toujours contraintes à recommencer comme si rien n'avait été, comme si tout était à inventer :

« Elles disent qu'elles partent de zéro. Elles disent que c'est un monde nouveau qui commence. » (G:121)

Témoin d'une présence indicible, il force le langage et entre en lutte avec la linéarité du discours :

Cela peut se chercher dans la lacune, dans tout ce qui n'est pas la continuité de leurs discours, dans le zéro, le O, le cercle parfait que tu inventes pour les emprisonner. » (G:164)

Il est donc l'arme de l'impensable collectif féminin, d'elles qui emprisonnent leurs ennemis dans « le cercle parfait », qui manient l'Ospah et la « sphère à rayons », détruisant tout sur leur passage, jusqu'à ce qu'« aucune maison ne [soit] debout » (G:155), « tuant tous ceux qui passent » (G:73).

Lovées dans des alvéoles, qui ressemblent à des œufs, à des O, les Guérillères répètent, des milliers de fois : « il faut que cet ordre soit rompu » (G:123). Instrument de désordre, de rupture avec le Verbe usurpé par le masculin, le cercle qui force à tourner en rond, permet l'émergence d'un langage autre, illogique :

Elles commencent une danse circulaire, en battant des mains, en faisant entendre un chant dont il ne sort pas une phrase logique.  (G:73)

La quête des Guérillères comme celle de Wittig est linguistique. Conscientes, enragées, d'avoir été « chassées du monde des signes » (G:162), elles combattent pour accéder à l'universel. Elles s'en approprient les symboles sphériques, « la femme du verger », Ève nouvelle, acquiert « la vraie connaissance du mythe solaire » (G:72), la jeune Koue Feï, « parvenue à s'asseoir dans le soleil », s'en est fait maîtresse et « décide de sa marche » (G:92), les jeunes femmes captent dans leur sexe, non pas la lune, ordinairement réservée aux femmes, mais l'astre du jour :

Elles disent qu'elles exposent leurs sexes afin que le soleil s'y réfléchisse comme dans un miroir. Elles disent qu'elles retiennent son éclat. Elles disent que les poils du pubis sont comme une toile d'araignée qui capture les rayons. (G:24)

Des vulves sont représentées, dans des inscriptions ancestrales par des « soleils avec de multiples rayons divergents » (G:43), et le clitoris devient également soleil : « m/on clitoris touché par une des bouches est un soleil intense irradiant » (CL:30). L'astre solaire enfin adopte les couleurs de Sappho :

« j/e regarde le soleil entre les grappes des grandes digitales, il ne m/e paraît plus aussi agréablement mauve. » (CL:34)

Sphères et cercles, pour conférer au lesbianisme et aux luttes des femmes un moment d'universalité, se transforment continuellement, entraînant le monde dans leur mouvement tourbillonnant. Les sphères se dilatent :

« tout ton corps en mouvement, tu t'avances soutenue par le vol des sphères se dilatant dans l'air » (CL:24),les cercles s'ouvrent en spirales immenses; spirale ascendante qui conduit au zénith et à « la musique des sphères » (G:196),

chute en spirale des amantes égarées dans l'immensité :

tes bras enroulés autour de m/oi tournent autour de deux corps perdus dans le silence des sphères infinies... (CL:49)

Les figures circulaires se démultiplient infiniment, représentant non plus l'unité mais le pluriel, non plus l'harmonie mais le labyrinthe, non plus l'astre solaire unique, mais les couleurs de son arc-en-ciel. Les Guérillères s'amusent, par exemple avec des centaines de cerceaux multicolores :

Il y a cent cinquante cerceaux violets cent cinquante cerceaux indigo cent cinquante cerceaux bleus cent cinquante cerceaux verts cent cinquante cerceaux jaunes cent cinquante cerceaux orange cent cinquante cerceaux rouges.  (G:82)

Leur espace se fragmente en îles multicolores : « Parfois il pleut sur les îles orange vertes bleues » (G:68). Iles, sans doute, mais orange et bleues, qui ne manquent pas de rappeler « la terre bleue comme un orange » d'Éluard. Or, à la fin du fragment, il y quarante-sept oranges ou terres.

Car la multiplication des sphères introduit le désordre, elle transforme le corps de l'amante qui porte en ceinture des yeux par milliers (CL:151), elle métamorphose le monde doté d'une seconde terre :

L'ulliphant raconte donc qu'il y a de l'autre côté du soleil une planète jumelle de la terre. C'est là qu'à l'en croire se situe le paradis, tandis que la terre c'est l'enfer  (VN:25).

Plusieurs lunes peuvent apparaître :

« Une seule lune brille à l'heure où j/e t'attends... » (CL:178), et  « soleil » se décline au pluriel (G:7).

Innombrables et ouverts sur l'infini, les cycles tracent le parcours jamais achevé du sujet minoritaire. Une figure complexe, composée de cercles d'inégales dimensions, est tracée sur le sol, système clos, et pourtant illimité, à l'intérieur duquel les Guérillères circulent :

La juxtaposition des cercles qui vont s'élargissant figure toutes les révolutions possibles. C'est virtuellement la sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part (G:97).

C'est virtuellement Dieu, donc, tel qu'il a été défini, au douzième siècle[13] ou c'est encore le sujet pascalien absorbé dans la contemplation d'un univers dont la périphérie lui échappe infiniment, c'est enfin précisément l'extension du sujet minoritaire, décrite par Wittig dans « L'Avant-note à La Passion » :     

     « Son extension pourrait se décrire comme le cercle de Pascal dont le centre est partout et la circonférence nulle part. »[14]

C'est-à-dire qu'il représente ce cercle dont les centres sont innombrables, ce cercle pluriel, inachevé, le tracé de la subjectivité. Qu'il y ait une correspondance entre le cercle qui transcende le féminin et le déploiement du sujet, est l'indice d'une étroite corrélation entre l'élaboration d'une subjectivité lesbienne et la pulvérisation du féminin, à partir d'une position de femme. 

Dans les textes de Wittig, les figures cycliques témoignent à la fois du point de départ de l'écriture, et de son ambition, de ce qui est balayé par le texte et de ce qui prend forme comme par effraction. La sphère  peut évoquer l'unité toute puissante comme l'osmose qui contredit la pensée dialectique ; parfois symbole du sexe des femmes, elle trace cependant le parcours d'un sujet qui prétend échapper à toute identification sexuelle. Le cercle wittigien enfin s'ouvre, se démultiplie et se trouve lié au décentrage et à la multiplicité. Suivre ces cercles qui rythment et ordonnent les textes de Wittig en général, c'est donc approcher de ce qui constitue le point de vue lesbien, alternative au féminin.

Abréviations

O : L’Opoponax, Paris, éditions de Minuit, 1964, 287 p.

G : Les guérillères, Paris, éditions de Minuit, 1969, 208 p.

CL : Le Corps lesbien, Paris, éditions de Minuit, 1973, 188 p.

B : Brouillon pour un dictionnaire des amantes, écrit avec ZEIG, Sande, Paris, Grasset, 1976, 251 p.

VN : Virgile, non, Paris, éditions de Minuit, 1985, 251 p.

Notice biographique

Catherine Écarnot, agrégée de Lettres Modernes, est l’auteure de la première thèse consacrée en France au travail de Monique Wittig et a publié L’écriture de Monique Wittig. À la couleur de Sapho (L’Harmattan, 2002). 



[

[1] Sans titre: « Un moie est apparue… », revue Minuit, 1972, p.43.

[2]« Une Partie de campagne », Le Nouveau Commerce, 1973  [écrit en 1967], p.31.

[3] Idem, p.14.

[4] « Quelques Remarques sur Les Guérillères », L’Esprit créateur n°4,  L’Imaginaire utopique, Lexington, hiver 1994,  p.120.

[5] Alice Jardine, Gynésis, Configurations de la femme et de la modernité, Paris, P.U.F., 1991.

[6] Jennifer Waelti-Walters, « Circle Game in Wittig’s Les Guérillères », Perspectives on contemporary literature VI, 1980, p.64.

[7] Linda Zerilli,  « Rememoration or War ? French Feminist Narrative and the Politics of Self-Representation », Differences : A Journal of Feminist Cultural Studies 3, printemps 1991, p.11.

[8]« Un Jour mon prince viendra », Questions féministes n°2, février  1978, p.31-8.

[9] «Elles se sont mises à rester dans les villes et le plus souvent elles regardaient pousser leurs ventres. » (B:171).

[10] « Paris-la-Politique », Vlasta n°4, mars 1985,  p.13.

[11] Namascar Shaktini, « Le Déplacement du sujet phallique : l'écriture lesbienne de Monique Wittig »,  Vlasta n°4, mai 1985, p.74.

[12]  Idem, p.121.

[13] Georges Poulet, Les Métamorphoses du cercle, Paris, Flammarion ,1979, p.25.

[14]« Avant Note  à Djuna Barnes, La Passion », Paris, Flammarion 1982, p.11.

 

Originally appeared in labrys,études féministes, numéro spécial, septembre 2003

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